50 années de solidarité active

Jean Afchain est directeur général honoraire d’association et a une longue expérience dans l’action sociale où il a exercé des responsabilités professionnelles et continue à exprimer un engagement militant. Chercheur associé au Laboratoire experice(Université Paris 13/Nord - Paris 8 Vincennes-Saint-Denis), il a particulièrement étudié les associations d’action sociale.

Il a notamment publié :

                           Les associations d’action sociale. Outils d’analyse et d’intervention. Paris : Dunod, 1996, 2001.

                          Être directeur en action sociale aujourd’hui : quels enjeux ? Paris : esf, 2005.

                          Accompagner la personne gravement handicapée : l’invention de compétences collectives. Toulouse : Erès, 2008.

 

Il tentera de poser, avec nous, des repères sur les cinquante dernières années de l'action sociale, en miroir à la création et au développement de l'APSA, non pas comme un historien de l’action sociale ou un spécialiste des associations mais comme acteur engagé d’une évolution ...

Son message ; « Il faut repolitiser l'action sociale et penser l'association comme un projet social citoyen » :

 

« L'association à visée solidaire est un extraordinaire moyen de réalisation, mais sans projet, sans engagement, elle est parfois alors perçue comme une association lucrative sans but.

Saint-Vincent de Paul est alors remplacé par des ingénieurs sociaux, en mal de management entrepreneurial, le social remplace le politique. Les politiques d'amont s’effacent alors dans le discours au bénéfice des politiques d'aval. On ne parle alors plus de justice sociale mais de réduction des inégalités.

L'importance de la pensée économique vient ici émasculer le regard sur les personnes et sur les politiques humanitaires.

Même la fameuse loi 2002 – 2 qui est apparu comme un tournant dans l’action sociale pour beaucoup parce qu’elle évoque la place des usagers, est aussi, à y regarder de près, une loi de suspicion magnifique. En effet, l’usager ne saurait être au centre d'un projet, isolé, fixé là, entouré de compétents et de sachants. Il n'est respecté dans sa démarche avec ceux qui l’entourent que si ces derniers sont avec lui en recherche du bien commun.

Pour que les « usagers » soient autre chose que des consommateurs d’aide sociale, pour qu’ils soient acteurs à leur tour, il faut concevoir une politique de l’action sociale qui aille au-delà des interventions techniques de réparation et de colmatage. Est-il question d’offrir des compensations et des soutiens à ceux d’entre nous qui sont en difficulté, de répondre à des besoins identifiés ou s’agit-il d’introduire plus de justice sociale et de fraternité ?

C’est la différence entre ces deux attitudes qui impliquent la présence ou non de la dimension politique du projet associatif. Dans un cas, l’usager est au centre du projet de réparation, dans l’autre il est possiblement sujet et acteur d’un projet partagé.

Au quotidien, il nous faut ainsi réintroduire l’histoire des sujets à chaque fois qu’ils sont réduits à des stocks, des flux ou des postes de dépenses ; rappeler que les agrégats utilisés pour les compter relèvent d’une vision simpliste basée sur des désignations incertaines et souvent réductrices ; redonner une existence humaine en prononçant les noms et en rappelant l’histoire de ceux qui sont comptabilisés. Un rapport d’activité qui ne comporte que des chiffres est un document comptable alors qu’il s’agit de personnes, de relations, d’accompagnement, etc. Il ne s’agit pas de refuser de rendre des comptes mais bien au contraire du rendu compte d’actions de solidarité.

Dans notre époque où “l’excellence” des uns amène “l’exclusion” des autres, où la société produit de plus en plus de richesses et de pauvreté, je propose simplement au débat deux bouquets qu’ils nous faut recomposer :

    -  Dans le premier bouquet : organisation, productivité, rentabilité, rationalité, bonnes pratiques, évaluation quantifiable, contrôle, démarche qualité, prestation de service, mission, décisions unilatérales de puissance publique, programmes, convention pluri-annuelle, agents, usagers, stocks et flux, rapport qualité/prix, enveloppe financière, statut, appel d’offre.

-   Dans le deuxième bouquet : sentiments, affectivité, créativité, engagement, esprit critique, évaluation dynamique, habitant, sujet, subjectivation, accompagnement, convention, contrat, amour, éducation populaire, bonheur, joie, peines, lieux éduquants, compétences collectives.

Ces groupements n’ont rien de scientifique, simplement ils dégagent pour moi des fragrances mentales significatives. D’un coté la vie, les émotions et l’intelligence sensible, des mains qui se touchent, des projets communs, des envies de faire, des passions, et de l’autre des listings, des calculs froids, des textes prudents, la méfiance, le sérieux de ceux qui savent et qui comptent. Si mon image est caricaturale, j'invite toutefois chacun à regarder comment il compose son propre bouquet.

C’est seulement si l’association d’action sociale développe une idée de l’homme respectueuse du sujet qui s’affirme, et une conception des rapports sociaux fondée sur la solidarité des acteurs, que ceux dont elle s’occupe pourront bénéficier de son action et ne pas être marqués comme perdants, exclus, sans place. La société se produit elle-même dit le sociologue, les hommes politiques et les grandes institutions peuvent sûrement y contribuer par des actions globales. Laissons aux associations une capacité de “déviance partielle”, limitée sur des points où, sans se désintéresser de la marche du monde, elles se sentent plus concernées et peut-être plus compétentes, plus mobiles et mieux engagées.

Nous pouvons choisir d’être de simples courroies de transmission des pouvoirs publics, oubliant en chemin notre rôle d’acteur critique et engagé au seul bénéfice de notre blouse d’agent. Nous pouvons aussi nous jeter dans les bras des modèles économiques du marché, jouer l’entreprise. Ou bien, nous pouvons considérer que l’action solidaire est l’affaire de tous, que l’utopie d’un monde meilleur, plus juste et plus fraternel mérite de constituer un horizon. Ne me dites pas que c’est plus facile à dire qu’à faire, les deux sont difficiles - mais l’enjeu est de taille !

Quand pendant des années on soigne des blessés, il ne faut pas oublier de rester en colère contre ce qui blesse. Quand pendant des années on accompagne des jeunes de stages “parking” en emplois précaires, il ne faut pas oublier de rester en colère contre la logique qui privilégie l’argent par rapport à la dignité humaine. Le fait de gérer en aval l’exclusion, l’inadaptation, la souffrance, ne constitue ni un bâillon, ni un masque à gaz ! Ce peut être au contraire une position de porte-voix, de témoignage. C'est aussi cela la révolution citoyenne que doit tisser l'association de solidarité, au quotidien ... ».