Non merci, je reste dehors !

Pourquoi les personnes dites sans abri refusent-elles parfois l’hébergement en centre d’urgence ? Comment comprendre les raisons qui les conduisent à ce choix?

Le problème se pose de manière criante en hiver, lorsqu’en période de grand froid, certains mettent de la sorte leur vie en péril. Ces rejets sont souvent le fait des personnes visiblement les plus en difficulté. Si ce constat récurrent fait l’objet d’une large couverture médiatique, les raisons de ces refus sont rarement analysées en profondeur.

La non acceptation des secours peut d'abord s’expliquer par des « bonnes raisons », du point de vue d’utilisateurs, passés ou potentiels, des services d'aide. Les SDF les énoncent d’ailleurs assez aisément quand on leur en parle ; Refus d'être séparés de sa compagne ou de son compagnon, règlement de fonctionnement des établissements jugé trop contraignant (comme l'existence des couvres-feux, l'interdiction de fumer, etc.), animaux de compagnie qui ne sont pas toujours acceptés, promiscuité avec des individus présentant un danger qui relativise le danger du froid, repérage par la police, volonté de garder son territoire vital, etc.

Certains SDF ne souhaitent pas être assimilés à d’autres SDF. Ils peuvent également ne pas apprécier la vie en collectivité...

Ces refus peuvent aisément se comprendre. Comme tous les autres acteurs sociaux, les SDF ont des opinions, des idées et des valeurs. Celles-ci les poussent à effectuer des choix tout à fait raisonnés, mais qui peuvent parfois être mal compris ; En effet, ne pas supporter la promiscuité, souhaiter conserver une dignité, refuser d’être repéré, sont des éléments qui, à l'évidence, légitiment le fait de ne pas se présenter aux portes des services d’assistance ou de repousser les équipes mobiles.

D'autres causes plus subtiles existent aussi ; L’opacité du système de prise en charge qui peut également être décourageante. Ainsi, le manque d’information, ou l’inadaptation des circuits d’information, peuvent expliquer ce pourquoi des personnes qui refusent la prise en charge. Des SDF ne connaissent pas les centres ou n’en connaissent pas les améliorations. Par ailleurs, parmi les sans-abri, de nombreuses personnes ont connu des difficultés et des placements pendant l’enfance. Une méfiance à l’égard des institutions, en général, a pu se développer au cours d’une carrière institutionnelle débutée très tôt.

Dans le cas des personnes les plus installées dans la rue, on peut aussi souligner qu’une offre de prise en charge est une déstabilisation par rapport à une organisation bricolée de la vie quotidienne dans l’espace public. " Plus on reste dans la rue et plus on s’habitue à cette façon de vivre. Dans un logement, cette effervescence de la rue n’existe plus. Le vide créé est dur à gérer. Ensuite, il y a tout ce qui fait un logement : il faut faire à manger, faire la vaisselle, les tâches ménagères…Tous les problèmes pratiques dont on avait perdu l’habitude refont surface. On veut être tranquille et on ne l’est pas. C’est presque dangereux pour quelqu’un qui s’est retrouvé à la rue d’entrer dans un logement."

Que les SDF aient ainsi des « bonnes raisons » de ne pas solliciter ou de ne pas accepter les services et prestations de prise en charge ne signifie pas qu’ils aient raison de le faire. Il s’agit seulement ici de comprendre pourquoi ils peuvent le faire. Cette compréhension, au cas par cas, est essentielle! Ce rejet de la main tendue est un langage qu'il nous faut, à chaque fois, décoder.

Je pense même que tant qu'on ne comprend pas en quoi la résistance à notre aide est une compétence, on n'aide pas réellement...