L’hébergement d’urgence est-il saturé ou inadapté ?

À l’issue du grand week-end de Noël, les associations travaillant auprès des sans-abri assurent que 800 enfants et leurs parents n’ont pas eu de places dans les structures d’hébergement d’urgence de la région. Pourtant, les préfectures du Nord et du Pas-de-Calais, qui ont mis plus de moyens que jamais cette année, assurent que des places étaient disponibles… Derrière la guerre des chiffres récurrente, une réalité bien plus complexe : face à une précarité galopante, les réponses actuelles ne sont plus adaptées.

 

1 L’hébergement d’urgence est-il vraiment saturé ?

Malgré le déclenchement de la veille saisonnière et l’ouverture de 1 000 places supplémentaires dans la région, 3 ménages sur 4 sollicitant le 115, numéro gratuit activé par l’État de novembre à mars, ont obtenu une réponse négative, « faute de places disponibles ou compatibles avec la composition du ménage », indique Philippe Dumoulin, président de la Fédération régionale des acteurs de la solidarité.

Lui, assure que « l’hébergement est saturé » et s’il peut rester statistiquement des places disponibles, c’est parce qu’elles ne sont pas au bon endroit, ou pas adaptées au profil des personnes. Comment faire cohabiter des familles avec des écoliers et des grands marginaux nécessitant un accompagnement parfois psychiatrique ? Et tous les territoires ne sont pas égaux : à Lille et sur le littoral, où la pression est la plus forte, les places restent insuffisantes.

« Dans l’urgence on ne peut pas déplacer ces publics comme des pions sur un échiquier. Si une famille vous sollicite pour passer la nuit à Lille et que vos places sont à Armentières, ça ne va pas, explique Frédéric Rouvière, directeur de La Sauvegarde du Nord, l’une des principales associations régionales. Il faut tenir compte de la scolarisation des enfants, des habitudes et des liens sociaux pour l’aide alimentaire… Il y a la volonté de désengorger Lille mais la question de la mobilité est cruciale. »

 

2 Les moyens de l’État sont-ils insuffisants ?

L’État n’a jamais créé autant de places que cette année : les préfectures de la région ont pérennisé des places de mise à l’abri hivernale. Des financements supplémentaires sont apportés aux porteurs de projets de veille sociale (pour élargir les horaires de l’accueil). Le sous-préfet du Nord, Olivier Jacob, réagit vivement au coup de gueule de la fédération, rappelant que la préfecture, qui consacre 3 millions par an à la veille hivernale, travaille « en concertation » avec ces associations, qu’elle « paie pour identifier les besoins et organiser les réponses »…

À l’Association pour la solidarité active (APSA) de Lens, le directeur Marc Demanze admet qu’« on ne nous empêcherait pas d’ouvrir des places supplémentaires si on avait un besoin même autre que les aléas climatiques » – comme, il y a cinq ans, pour abriter des familles vivant en caravanes avec de dangereux braseros. Il ajoute même que cette année, « c’est une première », ses budgets ont été alloués dès le printemps pour pouvoir trouver en amont locaux et personnel. Mais celui qui est aussi vice-président de la Fédération régionale des acteurs de la solidarité nuance : « L’État n’a jamais mis autant le paquet… sauf que la précarité n’a jamais jeté autant de gens à la rue. »

 

3 Les associations sont-elles mal organisées ?

« L’hébergement d’urgence est devenu une cocotte-minute : on est en première ligne face à des situations juridiques et humaines compliquées que personne, ni les associations ni l’État, n’a encore vraiment prises en compte », assure Marc Demanze, travailleur social depuis 35 ans. Les hommes seuls ne représentent plus que 68 % des personnes accueillies.
Désormais 10 % sont des femmes – seules ou avec enfants.
De nouveaux publics auxquels s’ajoute la problématique de l’accueil des réfugiés – notamment à Lille et sur le littoral – qui, faute de solution adaptée, sont eux aussi renvoyés vers l’hébergement d’urgence : « Aucune personne ne mérite plus qu’une autre d’être hébergée – c’est ce que commandent la loi et notre humanité. Mais rien n’est prévu pour faire face à l’évolution galopante de la précarité. » D’où des habitudes de travail et d’organisation qui varient d’une association et d’un territoire à l’autre.

« On est dans une impasse puisque la solution ne passe pas par la remise à la rue d’un public pour le remplacer par un autre, explique Marc Demanze. On nous demande parfois de faire la police, loin de la main tendue. » Un désarroi révélateur d’une crise de l’action sociale : elle oscille entre prise en charge du cœur et système D auxquels sont rompus des travailleurs sociaux militants et restrictions financières imposant une dimension gestionnaire « avec vigiles à l’entrée et démarche qualité ». Or qui dit nouveaux publics dit nouveaux besoins : « Il faut arrêter d’être dans le déni : ces publics vont rester là et avec des besoins durables ! », estime à la Sauvegarde du Nord Frédéric Rouvière.

 

4 La mise à l’abri, mais à quel prix ?

Cette année, la pression pour la mise à l’abri serait encore plus forte : Frédéric Rouvière, représentant nordiste de la Fédération associative en est persuadé, « parce que le défi est aussi politique ». Le président Emmanuel Macron a promis cet été qu’il n’y aurait « plus personne à la rue cet hiver », avec un plan quinquennal pour « le logement d’abord » mis en place.

Mais les associations préviennent : « En Europe du Nord, on y arrive en mettant des moyens pour l’accompagnement dont on ne parle pas en France ! Un abri seul ne suffit pas toujours pour se remettre des accidents de la vie qui vous jettent à la rue. Et ce ne sont pas les bailleurs de demain qui feront le travail… »